about
Jeanne Ricœur est diplômée des Beaux-Arts de Paris et doctorante en Arts plastiques (Photographie) à l’Université de Lille. Sa recherche porte sur une esthétique du suspens dans la photographie contemporaine. Son travail a été présenté récemment à la Galerie Commune de Tourcoing, dans la Galerie du Temps au Louvre-Lens et à l’Institut pour la photographie à Lille.
Depuis plusieurs années, elle développe un corpus photographique qui rassemble à la fois ses photographies N/B et Couleur, argentiques et numériques, associés à des archives familiales, photogrammes de film (Akerman, Rohmer, Tarkovski, Antonioni, Van der Keuken, Resnais, Malle, Gitaï, Vertov, Hansen-Love, Varda….), photographies anonymes glanées dans des brocantes, photographies de presse, classées par unité de lumière ou par thématique. Tous ces éléments se nourrissent les uns les autres, se combinent, dialoguent et tissent entre eux de nouveaux liens dans des phrasés photographiques ou dans des espaces d’exposition.
La littérature tient une place essentielle dans son travail artistique. Les œuvres de V.Woolf, M.Proust, S.Mallarmé bouleversent le discours narratif, chacun à leur manière, rompent avec toute une tradition romanesque qui faisait du récit une ligne droite, du personnage un être déterminé. Sensible à la discontinuité temporelle de ces œuvres qui s’inscrivent dans un temps entièrement subjectif -celui de la conscience- (« intermittences » chez Proust, « moments de vie » chez Woolf), mais qui ne coïncide pas avec le temps objectif, elle créera ses montages dans cette idée-là.
Cette discontinuité se traduit, chez Proust, par la représentation d’un temps discontinu, intime de la conscience où se déploie le réel, les souvenirs, les réminiscences, les projections, autant d’épaisseurs et d’oscillations temporelles qui forment des strates. Ces nappes temporelles se coupent, se recoupent entre présent et passé, imagination et réel qui passent du réel à la perception, de la perception à la sensation, de la sensation à la récréation du monde qui s’accordent aux désirs conscients et inconscients du sujet.
Ces montages photographiques peuvent être parfois considérés comme des phrasés photographiques. Reprenant l’expression à Peter Szendy1 qui lui-même l’a tirée du livre de Walter Murch2 :
« nous clignons des yeux pour phraser ce que nous voyons, sans ce phrasé ponctuant, il n’y aurait pas de regard. Les paupières ponctuant sont déjà un montage dans le regard lui-même, s’il n’y avait pas ce montage, on n’aurait la possibilité de regarder, de voir».
Ce phrasé du regard, est un élément essentiel de ses montages photographiques actuels, il amène à la fois de la discontinuité, de l’écart, du hors champ, de l’intermittence, du suspens, du retrait, de la réserve, du noir. Un imaginaire en soi.
1 Peter Szendy « le phrasé du regard ». You tube, Lacan TV, 17 octobre 2016, Emission « Les yeux dans les yeux ». 11’36 mn.
2 Walter Murch est un monteur, scénariste et réalisateur américain. Walter Murch. En un clin d’œil : Passé, présent et futur du montage, Capricci, 2011.